27 Octobre

Les mille visages de Joaquin Phoenix, acteur génial... et incontrôlable

 

Retour sur la carrière d’un acteur monumental.

Par Alexis Thibault

Joaquin Phoenix dans The Immigrant de James Gray (2013)

Le 8 novembre prochain, Joaquin Phoenix sera à l’affiche du nouveau long-métrage de Lynne RamsayA Beautiful Day, adaptation du roman de Jonathan Ames Tu n’as jamais vraiment été là, saluée à Cannes par le Prix du scénario. Antihéros glacial et torturé, Joaquin Phoenix campe Joe, un vétéran de guerre devenu tueur à gages, le costume lui sied puisqu’il est lui aussi sacré à Cannes, prix d’interprétation masculine. Nouvelle transformation physique pour l’acteur dans ce film comparé au Taxi Driver de Scorsese, un personnage corpulent que Joaquin Phoenix décrit comme “portant une armure mais aussi une certaine absence. Je ne voulais pas jouer le rôle d’un héros masculin ou mettre en avant une masculinité. C’est un personnage capable, mais à bien d’autres égards incapable.”  

 

Enfant des années 1970, Joaquin Bottom arpente l’Amérique du nord dans une caravane avec ses parents, cueilleurs de fruits itinérants. Il fréquente les Enfants de Dieu, secte dissoute en 1978 pour incitation à la prostitution et à la pédophilie. Pour tout effacer, la famille change de patronyme. Il débute sa carrière sur le petit écran. À 8 ans, il incarne Travis dans la série musicale Seven Brides for Seven Brothers adaptée du film éponyme. En 1987 il décroche un rôle dans l’odyssée SF Spacecamp, son premier long-métrage. C’est finalement sous la direction de Gus Van Sant qu’il se fait réellement remarquer, séduit à ses dépens par Nicole Kidman dans Prête à tout (1995). Cinq ans plus tard, The Yards marque sa première collaboration avec le réalisateur américain James Gray. Sélectionné au Festival de Cannes, le film met à l’honneur deux autres valeurs montantes du cinéma : Charlize Theron et Mark Wahlberg. James Gray fait de Joaquin Phoenix son acteur fétiche, il lui offrira trois autres rôles phares dans La nuit nous appartient (2007), Two Lovers (2008) et The Immigrant (2013). L’acteur est avant tout un performer, souvent froid et distant à l’écran le compagnon de l’actrice Rooney Mara (Millenium, Carol) est tantôt antipathique tantôt indéchiffrable, un jour à la tête d’un sex-shop (8 mm) l’autre en protagoniste attachant et timoré aux côtés de Mel Gibson dans Signes (Night Shyamalan). Toujours, Joaquin Phoenix est méconnaissable.

 

L’acteur s’identifie trop au chanteur, il est interné dans une clinique à l’issue de la dernière scène.

Joaquin Phoenix dans Inherent Vice de Paul Thomas Anderson (2015)

L’acteur change de dimension, il enfile la cuirasse de Commode, empereur tyrannique et redoutable de Gladiator (2000), servi par la marque de naissance à l’allure de cicatrice sur sa lèvre supérieure. Sa prestation dans le péplum grandiose de Ridley Scott influence aujourd’hui la jeune génération puisque Jack Gleeson, le Joffrey Baratheon de Game of Thrones, a avoué s’être inspiré de ce personnage pour façonner le sien. Cependant, si un rôle est à retenir davantage que les autres, c’est sans doute celui de Johnny Cash, dont Joaquin Phoenix prend les traits dans le biopic Walk The Line en 2005 sous la direction de James Mangold. Choisi par le musicien lui-même pour l’incarner, il interprète toutes les chansons du film, sans playback, initié à la guitare pour l’occasion. Pour ce long-métrage au tournage particulièrement éprouvant, Joaquin Phoenix change plus de cinquante fois de costume. Par ailleurs, l’acteur, dont le frère est décédé d’une overdose dans ses bras à la sortie d’une boîte de nuit en 1993, s’identifie trop au chanteur, il est interné dans une clinique à l’issue de la dernière scène. Malgré tout, Phoenix remporte le Golden Globe de la meilleure interprétation mais rate de peu l’Oscar du meilleur acteur. En 2008, James Gray adapte Nuits blanches, la nouvelle de Fedor Dostoïevski. Son long-métrage Two Lovers suit le New-yorkais Léonard, empêtré dans un dilemme amoureux : Gwyneth Paltrow, son choix du cœur, ne parvient à éclipser Vinessa Shaw, son choix de raison. Cette histoire d’amour révèle le talent et la sensibilité de Joaquin qui a “une perception et une compréhension très aiguës du comportement humain, de ce que sont les gens et de ce qui les motive.” selon les termes du réalisateur. “Joaquin est toujours à fond dans son rôle. Quand il doit jouer une dispute dans une scène, il est aussi en colère que son personnage. Il aime improviser et faire plusieurs prises. Il aime être libre, essayer de nouvelles choses, laisser libre cours à l'inspiration du moment.”  

 

 

Violent, bestial, un marteau prolonge aujourd'hui le bras de l’acteur dans A Beautiful Day

Joaquin Phoenix dans A Beautiful Day de Lynne Ramsay (2017)

La galerie de personnages de l’acteur s’étoffe continuellement, s’il n’est ni un sex-symbol ni un amateur de tapis rouge, le discret Phoenix n’en demeure pas moins une valeur sûre. Mais il décide de mettre un terme à sa carrière pour se consacrer définitivement à la musique, stigmate de son incarnation de Johnny Cash. Phoenix veut faire du rap, produit par Puff Daddy, chacun s’interroge sur cette étrange lubie. Il disparaît des écrans radar. Quelque temps plus tard, le canular est révélé, le film de son beau-frère Casey Affleck I’m still here- The Lost Year of Joaquin Phoenix (2011) est un faux documentaire satirique qui dénonce la décadence des stars hollywoodiennes. Officiellement de retour,  Joaquin Phoenix poursuit ses implications physiques, il perd 15 kilos dans The Master de Paul Thomas Anderson qui attendait l’acteur depuis une douzaine d’années : “Il s’agissait moins de perdre du poids que d’utiliser la maigreur pour modifier ma façon de bouger, de me tenir, de ressentir” explique l’acteur. S’ensuit une nouvelle idylle, numérique cette fois-ci, dans Her de Spike Jonze (2013). Peu après, il devient un hippie égaré dans l’enquête psychédélique Inherent Vice (2014), réminiscence de l’atmosphère seventies de son enfance, avant de s’immerger dans le film d’auteur clivant de Woody Allen, L’Homme Irrationnel. (2015) Violent, bestial, un marteau prolonge aujourd'hui le bras de l’acteur dans A Beautiful Day, Joaquin Phoenix délaisse les personnages désabusés pour un temps, apathique, il livre une nouvelle prestation époustouflante et confirme sa place attitrée dans le cercle des plus grands acteurs de sa génération.

A Beautiful Day de Lynne Ramsay, Trailer

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