03 Janvier

Au Centre Pompidou, Jean-Luc Moulène se révèle en Dr Frankenstein de l’objet

Art Depuis plusieurs semaines, ses sculptures étranges attirent le regard des passants devant les baies vitrées du Centre Pompidou. Mais qui est Jean-Luc Moulène ? La commissaire de son exposition Sophie Duplaix nous offre quelques éléments de réponse.

Par Thibaut Wychowanok

Jean-Luc Moulène, Jeanne (2016). Photos © Jean-Luc Moulène Adagp 2016 photo Florian Kleinefenn

À la rétrospective que lui proposait le Centre Pompidou, l’artiste français (né en 1955) a répondu par un pied de nez tout à son image. Plutôt que de regarder vers le passé, Jean-Luc Moulène a préféré produire une trentaine d’œuvres nouvelles. Et ce n’est pas là ce qu’il y a de plus étonnant dans son exposition. Si ses objets, corps hybrides créés par un Dr Frankenstein contemporain, fascinent par leur beauté plastique et leur couleur franche, ils distillent rapidement par leur étrangeté un trouble, et se font même, malgré la douceur de leurs courbes, d’une grande violence. La commissaire de l’exposition Sophie Duplaix nous offre quelques clés de compréhension de ces œuvres où se confrontent science et art, design et technique.

Jean-Luc Moulène, Car & Girl (2016).

CORPS DE VOITURE, CAROSSERIE DE FEMME

 

“Les ‘intersections’ de Jean-Luc Moulène forment des croisements souvent cinglants entre deux objets. Ici, l’artiste a choisi deux images, celle d’une voiture et celle d’une femme, dont il travaillé un volume d’intersection par ordinateur. Ce croisement correspond à un rapprochement très fréquent dans l’imaginaire collectif. Il suffit de taper ‘voiture’ et ‘fille’ sur Google pour trouver un nombre infini d’occurrences. Jean-Luc Moulène matérialise cet imaginaire social comme s’il vérifiait l’idée abstraite par la matière.”

Jean-Luc Moulène, Donkey (2016).

UN ART DE LA DISSECTION

 

“La question de la coupe est particulièrement important chez Jean-Luc Moulène, qu'elle soit réalisée de manière artisanale ou à l’aide de techniques de modélisation 3D. L'artiste la met en parallèle avec le processus mental de l’analyse. Quand on analyse un objet, on le coupe et on le dissèque mentalement avant d’en recoller différemment les morceaux. Dans ses œuvres, Jean-Luc Moulène met cette idée à l’épreuve de la matière. L’analyse mentale devient physique, elle se confronte à la réalité (friabilité, maniabilité) de l’objet.”

Jean-Luc Moulène, Indexes (2016).

LE CORPS (SOCIAL) MALMENÉ

 

“Dans d’autres œuvres, la question de la coupe passe par la latéralité, comme ici avec ces figures de jardin en béton jointes, ou là avec des mannequins utilisés pour la fabrication de corsets orthopédique. Que se passe-t-il, nous demande Jean-Luc Moulène, lorsque l’on accole deux choses de manière latérale ? Que se passe-t-il au point de contact entre les corps, dans ce nouvel ‘espace commun’ ? Ces questions sont terriblement politiques : comment réagit un corps (humain et social) lorsqu’on lui impose un nouveau modèle, un cadre, une idée ?”

Jean-Luc Moulène, Monsieur Propre jusqu'à l'os (2016).

LA PÉNÉTRATION DE MONSIEUR PROPRE

 

“Jean-Luc Moulène nous invite également à réfléchir à notre rapport avec des objets du quotidien, comme cette ‘intersection’ entre une bouteille de Tide (l’équivalent de notre Monsieur Propre en France) et un os. La poignet peut être à l’intérieur de l’objet.”

Vue de l'exposition de Jean-Luc Moulène au Centre Pompidou.

LE DIALOGUE AVEC LA RUE

 

“Le vaste espace où sont exposés ses objets, sur des socles à l’allure de tapis volants, est dans un dialogue total avec la ville. Les baies vitrées, laissées intégralement transparentes, se font passerelles entre dedans et dehors. Le sol est gris, comme une continuité du pavé de la rue. Les trois pièces les plus monumentales – reproductions strictes d’un mur anti-bruit, d’un rail d’autoroute et d’un tétrapode anti-houle – évoquent le béton et les construction urbaines. De l’autre côté de l’espace, une autre œuvre imposante, rouge et bleue, s’inspire cette fois-ci de la forme d’une carrosserie de voiture. Des voitures que l’on peut voir passer rue Beaubourg… L’aller-retour est permanent entre l’exposition et l’extérieur, et inscrit chacun des objets dans l’espace urbain et la réalité contemporaine.”

Jean-Luc Moulène, Quiconque (2016).

LES FRICTIONS PHOTOGRAPHIQUES

 

“Plus connu comme photographe comme comme fabricant d’objets, Jean-Luc Moulène a pourtant initié ce type de productions dès le milieu des années 90 (même s’il n'a pas présenté ses objets avant 2003). L’exposition ne se veut pas rétrospective, mais elle ne fait pas l’impasse pour autant sur son travail antérieur. Dès l’entrée, le public est invité à emporter un journal, Quiconque, réunissant des images réalisées ces 15 dernières années. Ces photographies, proches de sa série des “Disjonctions” qui l’avait fait connaître dans les années 90, représentent des espaces urbains où certains éléments ne semblent pas totalement à leur place. La jonction entre des objets qui y sont représentés grince. Cette idée de frictions dans le réel forme un socle pour Jean-Luc Moulène qui a trouvé son prolongement dans les objets de l’exposition.”

 

Jean-Luc Moulène au Centre Pompidou, jusqu'au 20 février 2017. www.centrepompidou.fr