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L’exposition “Danger Zones” des artistes architectes visionnaires Anne et Patrick Poirier

 

Anne et Patrick Poirier s’imposent dans les années 80 avec leurs ruines majestueuses de civilisations imaginaires. Depuis, leurs œuvres à la frontière de l’archéologie et de l’architecture n’en finissent pas de questionner la mémoire collective.

Vue de l’exposition Danger Zones d’Anne et Patrick Poirier, au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, Salle 3, Salle de l’incertitude et de l’oubli (2016), installation in situ. Collection des artistes.

L’année passée, Jean-Gabriel Mitterrand eut l’excellente idée de consacrer une exposition dans sa galerie parisienne à Anne et Patrick Poirier, couple d’artistes, dont l’œuvre s’imposa dans les années 80 pour son originalité et son iconographie singulière. La rétrospective que lui consacre (jusqu’en janvier 2017) le musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne, sous l’impulsion de son directeur Lóránd Hegyi, éclaire à nouveau leur travail : la vision de la civilisation qu’Anne et Patrick Poirier expriment, par le biais de ruines imaginaires, s’impose à nous, dans toute son étrangeté et son anticonformisme viscéral.

 

Les ruines sont en effet au cœur de leur œuvre, qui vit le jour dans les années 70, et fut, dès 1973, exposée à Paris par Ileana Sonnabend. Les histoires respectives d’Anne (née à Marseille en 1941) et de Patrick Poirier (né à Nantes en 1942) les ont, en effet, conduits à affronter très tôt la réalité de villes endommagées. Elle vécut, enfant, les bombardements infligés à la ville de Marseille et à son port. En 1940, d’abord, par les attaques aériennes allemandes et italiennes, puis en 1943 par l’aviation anglaise, enfin en 1944 par celle des États-Unis. Lui perdit son père dans les bombardements américains de la ville de Nantes en 1943. Ensemble, ils ont étudié à l’École nationale des arts décoratifs de Paris et fait de ces traumatismes d’enfance le socle d’une œuvre qui prit forme tandis que, pensionnaires à la villa Médicis, à Rome, à la fin des années 60 (ils furent lauréats du prix de Rome en 1967), ils découvrirent les ruines d’autres civilisations, qui se superposèrent à leurs souvenirs. 

 

Leur première œuvre commune significative, en 1970, est une maquette en terre cuite des ruines d’Ostia Antica (le port de la Rome antique) de plus de dix mètres de long. La fragilité de la terre cuite confère à cet extravagant travail de modélisme une présence tragique, tandis que la couleur uniforme de cette matière naturelle donne à l’ensemble une dimension d’intense désolation. Faire œuvre commune, à la fin des années 60, n’était pas aussi rare qu’aujourd’hui, où le deuil de l’ego qu’impose cette décision ne semble plus du tout inspirer les jeunes artistes. L’étrangeté de l’œuvre d’Anne et Patrick Poirier tient, dès son origine, autant à l’incongruité de sa forme – entre architecture et jeu d’enfant – qu’à sa dimension narrative et poétique ; et n’a pas beaucoup d’équivalents en plein triomphe de l’art conceptuel, de la performance et de l’art minimal. Mais les décennies de la seconde moitié du xxe siècle sont ponctuées d’œuvres singulières qui n’entendent pas se soumettre aux esthétiques dominantes et – avec le recul que permet désormais l’histoire de l’art contemporain –, on sait que l’indifférence aux modes ne fut pas forcément un mauvais choix.

Vue de l’exposition Mesopotamia (2015) d’Anne et Patrick Poirier, à la Galerie Mitterrand, Paris.

De fait, le couple participa à la Documenta de Kassel en 1977 et à la Biennale de Venise (en 1976, 1980 et 1984) et ne tarda pas à connaître le succès. À l’époque, participer à une telle biennale – il n’y en avait pas autant qu’aujourd’hui – indiquait nécessairement que l’œuvre avait sa place dans le discours contemporain. Dans les années 80, c’est dans la galerie de Daniel Templon, à Paris, que l’on pouvait voir leur travail, et pour ceux qui – ce fut mon cas – y virent l’exposition Giove e i giganti, lo sguardo di Medusa en 1984, le choc esthétique fut brutal. Face à ces sculptures sans équivalent formel, faites de petites colonnes blanches alignées baignant dans l’eau, et ponctuées d’imposantes flèches (de bronze, me semble-t-il), il était manifeste qu’une histoire intime se racontait, qui inventait sa propre forme. Ces productions frappaient l’imaginaire. Ainsi, la Grande Colonne noire écroulée de Suchères (1985) qu’ils réalisèrent sur une aire de l’autoroute qui relie Clermont-Ferrand à Saint-Étienne offrait – et offre toujours – une expérience unique, emblématique de leur travail de cette époque. Cette immense colonne, en partie effondrée, de cinq mètres de diamètre, plus de douze mètres de haut et trente mètres de long, se détachant sur un paysage de forêts et de vallons, exprime – à travers ses proportions démesurées, l’équilibre apparent de ses éléments, et surtout son emplacement, en bordure d’autoroute, précisément là où la civilisation affirme son désir de vitesse et de mouvement – un conflit sans appel. Par ailleurs, les œuvres d’art contemporain dans l’espace public n’étaient alors pas monnaie courante, loin s’en faut, ce qui ajoutait à l’étrangeté de cette sorte de monument bancal et majestueux (elle fut réalisée en béton armé, puis polie pour donner l’impression du marbre). À la fin des années 80, il fut impossible d’obtenir le consensus sur cette œuvre, jugée parfois postmoderne (à cause des colonnes et des ruines) et parfois ringarde (à cause des colonnes et des ruines) – allez y comprendre quelque chose ! Peu conventionnels, les deux artistes, qui visitèrent sans relâche des sites archéologiques en Inde ou au Japon pour tenter de comprendre l’organisation des cités antiques et les modalités de leur disparition, se définissent volontiers comme archéologues, parfois comme architectes, peu soucieux d’enfermer leur activité artistique dans le moule traditionnel. Peut-être sont-ils aussi un peu explorateurs. 

 

 

Série Roma, Memoria Mundi (1988) d’anne et Patrick Poirier. Photographie réhaussée à la peinture aniline.

Certaines de leurs œuvres résonnent aujourd’hui d’une autre façon, tel cet ensemble de photographies peintes en 1992 et présentées l’an passé à la galerie de Jean-Gabriel Mitterrand. Inspirées par le site de Palmyre, elles faisaient tristement écho à la destruction, le mois ayant précédé l’exposition, du temple de Bêl dans cette ville par l’État islamique. C’est qu’entre-temps, la destruction des ruines – des vestiges sur lesquels la mémoire s’appuie, et aussi de ce que ces ruines racontent de l’histoire collective – a pris une autre dimension. L’urbanisme aussi… et les morceaux de ville qui composent leur travail y font naturellement penser. Car leur travail n’est ni nostalgique ni tourné vers le passé : il décrit aussi des situations et des comportements qui nous sont contemporains, et utilise les technologies d’aujourd’hui. C’est le cas du grand tapis intitulé Alep (2014-2015), qui a pour motif le centre historique d’Alep photographié par satellites avant sa destruction partielle, et d’autres œuvres qui exploitent les images de Google Earth. “Nous regardons très régulièrement Google Earth, notamment pour voir l’évolution de ces sites antiques – tels Palmyre, Suse, Ninive, Mari ou Babylone – que nous avions visités. Dès 2009, les images devenaient illisibles tant les cratères de fouilles illégales envahissaient les lieux”, confiaient-ils au critique Damien Sausset l’an passé. Le temps a assurément donné une profondeur nouvelle aux inquiétudes relatives à l’effacement de la mémoire, à ses mécanismes et à la possibilité de sa reconstruction assistée.

 

Vue de l’exposition Danger Zones d’Anne et Patrick Poirier, au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, Salle 3, Salle de l’incertitude et de l’oubli (2016), installation in situ. Collection des artistes.

L’exposition au musée de Saint-Étienne, qui combine travaux anciens et pièces plus récentes, ne laisse aucun doute quant à l’actualité de cette œuvre qu’on aurait tort d’imaginer confinée dans l’adoration du passé. Elle éclaire une production s’étirant sur un demi-siècle en laissant se déployer sa fantaisie comme son caractère dramatique, sa poésie comme sa tragédie. C’est que, au bout du compte, sa singularité formelle et structurelle, aux confins de plusieurs disciplines, l’a en somme préservée des fluctuations de la mode, et sa résistance aux modes, justement, lui a donné une force indiscutable. Dans le livre qui accompagne le cinquantenaire de sa galerie, publié cette année par Flammarion, Daniel Templon évoque, entre autres, l’œuvre d’Anne et Patrick Poirier : “On préfère ‘l’actualité’. Adel Abdessemed, Philippe Parreno, Pierre Huyghe, Dominique Gonzalez-Foerster… pourquoi pas ? Il faut tout montrer, mais pas au détriment de ceux dont l’œuvre est incontestable.

 

Danger Zones d’Anne et Patrick Poirier, musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, Jusqu’au 29 janvier 2017, www.mam-st-etienne.fr

 

Eric Troncy, Par

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